Nous sommes à la mi-août 1861. Le 16 ou le 17 selon les sources.
Une femme de trente-sept ans se présente devant la faculté des lettres de Lyon et passe l'examen du baccalauréat ès lettres. Elle s'appelle Julie-Victoire Daubié. Elle est la première Française à l'obtenir.
Elle n'est pas Lyonnaise. Née dans les Vosges, institutrice puis journaliste, elle consacre sa vie à l'accès des femmes à l'instruction et au travail. Si elle se retrouve à Lyon, c'est par défaut : l'académie de Paris a refusé sa candidature. Le règlement n'interdisait pas explicitement aux femmes de se présenter, il n'avait tout simplement jamais envisagé le cas, ce qui revenait au même.
L'académie de Lyon, elle, accepte. On le doit à la politique déterminée de son recteur, Jean-François Petit de la Saussaye, qui organise l'examen pour une femme pour la première fois. Elle s'y présente et le réussit.
Réussir ne suffisait pas. Le ministre de l'Instruction publique, Gustave Rouland, refuse de signer le diplôme, au motif qu'il couvrirait son ministère de ridicule. Or sans signature ministérielle, le baccalauréat n'existe pas.
Julie-Victoire Daubié a passé l'examen, elle l'a obtenu, et elle n'a rien.
C'est alors qu'un Lyonnais entre en scène. François Barthélemy Arlès-Dufour, négociant en soieries et saint-simonien convaincu de l'égalité des sexes, fait jouer ses réseaux jusqu'à l'impératrice Eugénie. Le diplôme sera finalement délivré en mai 1862, neuf mois après l'examen. Il aura fallu un industriel de la soie et une impératrice pour valider une copie.
L'histoire ne s'arrête pas là, et la suite en dit long sur l'époque. Les examens étaient ouverts aux femmes ; les cours, non. Daubié travaille donc seule, sans professeur ni amphithéâtre, et obtient le 28 octobre 1871 sa licence ès lettres. Première bachelière, première licenciée de France.
Le combat ne s'arrêtait pas au diplôme. Daubié écrit et publie, notamment sur la condition économique, morale et politique des femmes au XIXe siècle, et milite sans relâche pour l'accès des femmes aux métiers, aux concours et aux droits civils. Le baccalauréat n'était pour elle ni un exploit personnel ni une curiosité : c'était une démonstration, destinée à prouver qu'aucune barrière intellectuelle ne justifiait la barrière juridique.
Le saviez-vous ? L'anniversaire tombe ce mois-ci. Et le détail qui mérite d'être retenu n'est pas l'examen, qu'elle a passé sans encombre, mais ce qui a suivi : l'obstacle n'était pas le niveau, il était administratif. Une signature au bas d'un papier a résisté neuf mois de plus que l'épreuve elle-même.