Clotilde Bizolon, la "maman des poilus" qui a servi un million de petits déjeuners gare de Perrache

Clotilde Bizolon, la "maman des poilus" qui a servi un million de petits déjeuners gare de Perrache

Veuve, Clotilde Bizolon perd son fils en 1915. Elle passera ensuite 1 782 nuits à nourrir gratuitement les soldats de passage à Lyon. Elle est morte en 1940 des suites d'une agression.

Il y a une rue Clotilde-Bizolon dans le 2e arrondissement de Lyon et une plaque commémorative en gare de Perrache. Presque personne ne sait pourquoi.

Marie Josèphe Clotilde Thévenet naît le 20 janvier 1871 à Coligny, dans l'Ain. Modeste couturière, elle épouse un cordonnier et s'installe à Lyon. La guerre lui prend les deux hommes de sa vie : son mari, puis son fils Georges, né en 1892 et mort au front en 1915. À quarante-quatre ans, elle se retrouve seule.

Ce qu'elle fait alors est difficile à classer. Avec l'aide d'amis et de voisins, elle installe près de la gare de Perrache une buvette en plein air. Ce qu'on appelle alors à Lyon un "pied humide", un comptoir sans salle où l'on consomme debout. Elle y accueille les soldats en transit : du café, du vin, des mots.

Les chiffres donnent la mesure de l'engagement. D'août 1914 à juin 1919, elle assure 1 782 nuits de service, gratuitement, et distribue plus d'un million de petits déjeuners à des soldats et à des réfugiés de passage. Perrache est alors l'un des grands nœuds ferroviaires du pays : les trains y déversent à toute heure des permissionnaires, des blessés, des civils déplacés.

Elle devient "la maman des poilus", figure populaire et symbole lyonnais de l'Union sacrée. En mai 1925, Édouard Herriot, alors président du Conseil, lui remet la Légion d'honneur pour services rendus à la nation.

Il faut mesurer ce que représentait ce comptoir. Un soldat en transit ne disposait ni d'argent ni de temps ; les gares n'offraient pas de restauration accessible, et les correspondances imposaient des attentes nocturnes de plusieurs heures, souvent dans le froid. Ce que Clotilde Bizolon a organisé là relève de ce qu'on appellerait aujourd'hui un service d'accueil, sans en avoir ni le nom, ni les moyens, ni la reconnaissance officielle.

Après la guerre, elle transforme l'ancienne échoppe de cordonnier de son mari en buvette et poursuit ses œuvres charitables. Elle meurt à Lyon le 3 mars 1940, des suites d'une agression subie quatre jours plus tôt. Une fin brutale pour une femme qui avait passé cinq ans à s'occuper de ceux que la brutalité avait épuisés.

Le saviez-vous ? Ce qui frappe, avec le recul, c'est le caractère strictement individuel de l'entreprise. Aucune institution, aucun budget, aucun mandat : une couturière veuve installe un comptoir devant une gare et ne le quitte plus pendant cinq ans. La plaque de Perrache, elle, n'a été apposée qu'après la Seconde Guerre mondiale.